Carnet de Teboursouk [Tunisie]

Publié: 17/04/2014 dans Uncategorized

Tunisie, cette semaine.

Tu pars de Tunis, tu fais deux heure de bus vers le haut à gauche, tu arrives à « TEBOURSOUK »toute petite ville à flanc de colline. Cinq taxis douze cafés un hôtel un club de foot…
C’est loin de la côte, les agences de voyage s’en foutent Le gouvernement tunisien aussi. Zéro investisseur. Dommage…au milieu des champs, sous le soleil printanier, avec les oliviers, figuiers, orangers, ça vaut clairement le détour.

C’est Lassaad qui m’accueille ici. Il a traduit mes chansons en arabe il y a trois ans. Enfant du pays, chercheur passionné en Histoire Ancienne, devenu animateur social dans un foyer de SDF en France, revenu en Tunisie il y a peu. Tout le monde l’aime à TEBOURSOUK. Depuis ce matin, lui et moi, on a du avancer de cinq mètres, j’ai serré 272 mains, des petites des grosses des poilues des mouillées.
-Salaam laa bêês ?
-Enchanté, je dis à chaque fois.
-Endansé, m’a répondu l’un en riant.

Tout village a ses figures : le maire, le commerçant, le fou, la mascotte.
A TEBOURSOUK en Tunisie, il y a Bourni, la soixantaine, avec son chapeau rouge traditionnel. C’est lui la mascotte. L’âme de la ville, bourré de second degré. Il connaît plein de passages de la Bible et tout le Coran par cœur. La première phrase qu’il me sort avec son gros accent tunisien :
-Parlez-vous français ? J’adore Jacques Brel. « Je t’offrirai des perles de pluie venues de pays où il ne pleut pas, ne me quitte pas. »

Il y a un doyen à TEBOURSOUK, un vieux riche de 104 ans, « qui refuse de mourir », selon les prétendants à l’héritage. En 104 ans, il n’a jamais payé un café, me dit-on.

Il y a un violon à TEBOURSOUK. Il y a aussi une guitare. Si on se rappelle où on elle a été aperçue la dernière fois, je pourrai jouer quelques chansons.

Il y avait un conteur traditionnel à TEBOURSOUK -au temps où les colons français étaient encore là- , lui il racontait comme personne les histoires de grandes batailles, avec un sabre comme accessoire, il faisait monter le suspense…tous les spectateurs pendus à ses lèvres…Ca montait, ça montait…et crac, d’un coup, il fermait la bouche. On entendait alors circuler dans le public une boite métallique…si tu voulais la fin de l’histoire, il fallait mettre des sous dedans.
Dans l’une de ses histoires, il y a un héros, qui a un cheval si grand que lorsque le cheval pisse, les gouttes atterrissent par terre à la fin du mois seulement.

Il y a un arbitre à TEBOURSOUK. Un type adorable, grand sportif, qui se ballade tellement souvent en jogging avec son sifflet, que je me demande si il n’arbitre pas un peu la circulation aussi, voire les désaccords conjugaux, avec son sifflet. Imagine: monsieur – madame sur un divan, chacun de son côté, lui au milieu avec son sifflet, distribuant les points.

La révolution tunisienne a libéré la parole mais pas les portefeuilles. Bourni dit : « Ces derniers temps à TEBOURSOUK, les gens ont tellement peu d’argent qu’ils se présentent leurs condoléances quand arrivent les factures d’eau et d’électricité. »

Tu savais, toi, qu’il existe dans le monde des villes antiques encore préservées ? Dougga ça s’appelle. A six km de TEBOURSOUK, toute une ville antique : des temples, des maisons, des bains publics, un marché, la tombe d’un prince numide (berbère), un théâtre en très bon état, un bordel, tous d’époque romaine.
Des toilettes publiques. Les romains chiaient en rond, collés les uns en face des autres, sans séparation. Lien social 1-intimité 0.

Qui aime le temps coulant paisiblement au ralenti sera heureux comme un prince ici. Qui aime l’archéologie aura l’impression d’arriver dans la caverne d’Ali Baba dans cette région où on ramasse des vestiges en se baissant. La ville est un mille-feuille. Si tu creuses sous TEBOURSOUK, tu trouveras des couches de civilisations empilées les unes au-dessus des autres. Il y a eu ici des numides, des carthaginois, des romains, des vandales, des byzantins, venus en bateau, des arabes venus à cheval, des touristes venus en car.
Lassaad, il me dit : « Je suis tout ça, moi. Numide (berbère), carthaginois, romain, byzantin , arabe… »

Plus beau encore qu’une ville antique encore debout : la passion dans les mots de celui qui te la fais visiter. Quand Lassaad te décrit les romains de l’époque, tu VOIS les romains. Il paraît que c’est ça le plus grand secret pour un conteur, -ça marche aussi pour un guide touristique- : habiter l’histoire qu’il raconte. Si tu crois à ton histoire, le public y croira.

Répété un de mes textes sur la scène du théâtre romain, 3500 places. En l’absence de micros HF, les romains avaient inventé l’acoustique qui tue. Si tu fais tomber une pièce sur la scène, on entend le bruit du haut du dernier gradin. Ca ne marche pas avec les billets.
Des gens montent sur cette scène depuis 1800 ans. Est ce que le trac avait déjà été inventé à cette époque, quand les comédiens romains montaient ici sur scène devant 3500 spectateurs ?

Ok, voilà le problème : les touristes vont à Dougga, mais ils ne s’arrêtent pas à TEBOURSOUK. Le car les amène, les descend aux ruines, un guide leur récite son truc, ils remontent dans le car, le soir ils seront sur les plages. Il n’y a rien qui les retient ici. Tellement dommage. Il y a des envies ici… monter des maisons d’hôtes, des restos, mettre en place de quoi développer un tourisme éco-culturel, intelligent. Mais les bonnes idées sans argent sont comme une grande armée sans armes, il paraît.
Un village sans rien, dans une région aussi belle, avec toute une ville romaine à côté, c’est un peu comme un gamin affamé et pieds nus assis sur une montagne pleine de diamants.

En voyage au soleil, j’aime chaque petit moment. Boire du café quand on n’en boit jamais chez soi. J’aime le café ici, il a le goût de la poussière quand on attend le bus, le goût du monde qu’on refait en rigolant avec Lassaad et Bourni, le goût d’une chicha au soleil sous la muraille byzantine en regardant passer un vieux à chapeau rouge avec un âne.

La médina à Teboursouk : murs blancs, volets bleus, comme dans les îles grecques. Quand je vois autant de murs tout blancs, j’ai une envie compulsive de projeter des films dessus, avec un conteur en début de soirée, comme le Cinémaquis qu’on a fait à Bamako. Je reviendrai, on fera ça à TEBOURSOUK.

Soir, j’entre au café. Que des hommes. Je m’asseois à une table, trois jeunes, ils se présentent :
-Ahmed, diplômé, au chômage, Karim, diplômé au chômage, Mahmoud, diplômé au chômage. -Vincent, endansé.
Ils sont super forts en Rami, le jeu de cartes.
A la télé, Oum Qalsom, la grand diva du monde arabe, dans une vidéo en noir et blanc de 1968. Elle chante, tout le bar reprend. Traduction :
« Il n’y a pas d’amour sans feu, sans doute, sans souffrance, sans inquiétude, sans insomnie.
Il n’y a rien à comprendre, l’amour c’est ça. »

Nuit, on a passé une belle soirée avec les jeunes de la ville. On a regardé le clip de Kafon, le rappeur tunisien qui cartonne en ce moment, qui chante en arabe tunisien : « Chak chak chak, le pauvre souffre, le pays coule. » Ca leur parle beaucoup aux jeunes de TEBOURSOUK…Ils sont assez fatalistes. Après le temps de la révolution est venu celui de l’incertitude…et maintenant ?

Lendemain midi : mangé un poulet rôti chez Bourni. Fumé une chicha dans le salon-musée de Bourni, entre deux photos de la Mecque, une de lui avec Frédéric Mitterrand, un vieux livre « les grands mystères du monde animal » avec un coq sur la couverture jaunie. Il aime les livres anciens, Bourni.
Plus touchant encore qu’une photo jaunie : le regard de l’homme qui te montre avec fierté son souvenir précieux.

Fait un somme d’après-poulet dans la maison de Bourni. Depuis la porte, un autocollant Bob l’éponge veille sur ma sieste.

J’aime passer du temps avec des vieux. Outre le fait qu’il y a tout à apprendre d’eux, ils sont comme des arbres remplis d’histoires, souvent il n’y pas longtemps à secouer, elle tombent toutes seules.
Bourni, il raconte avec un air sérieux qu’une fois, il était à la veillée d’un mort. A la veillée du mort, ici, les gens viennent pendant trois soirées, ils causent , ils se rappellent du mort, ils mangent.
« C’était un soir de veillée dans la ville voisine de GAAFOUR. Etait présent un type, un gourmand, qui, de veillées en veillées, avait mangé quarante vaches et trois moutons et demi.
Le mort dans son lit, les veilleurs autour, le type mangeait comme quatre. Il a fini sa viande, a commencé à attaquer l’os avec comme on joue de l’harmonica.
Brusquement…le mort s’est levé de son linceul, a mis une grosse claque au type, lui a botté le cul, l’a mis dehors en le menaçant si jamais il osait se repointer la soirée d’après. Le type s’est enfui… le mort l’a poursuivi, et en a profité pour s’évader dans les rues de la médina, un vrai labyrinthe.
Heureusement…heureusement que passaient par là des chasseurs. Ils ont pourchassé le mort. Ils l’ont re-tué…
Si tu veux la fin de l’histoire, mets une pièce dans la boite métallique.
En tout cas depuis ce temps-là, on ferme bien les yeux des morts pour ne pas qu’ils voient combien de viande les gens mangent à leurs funérailles. »

Voilà voilà, j’ai dans la tête plein de belles images et des histoires comme ça, qu’on raconte à TEBOURSOUK au clair de lune autour de la chicha.

Merci à Bourni et Lassaad pour les petites phrases et les belles histoires, et merci aux jeunes de TEBOURSOUK.

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