7 dodos à Beyrouth – épisode #1

Publié: 05/05/2015 dans Uncategorized
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Après une série de concerts absolument magiques avec l’ONPL (un immense plaisir de partager la scène avec 45 musiciens classiques), je replonge maintenant le nez dans les chroniques de voyage et en profite pour mettre en ligne mes petites chroniques au Liban et au Laos (octobre et février dernier). Je les posterai chacune en trois épisodes sur les six prochaines semaines. Bonne lecture.

J’ai dit à ma fille : 7 dodos, on a compté sur les doigts, sept. Elle a versé quelques larmes, je me suis sauvé avant de changer d’avis.

Et merde. Ce truc, appelez ça l’inspiration ou ce que vous voulez, s’éteint un peu dans le petit quotidien, et se met en route très fort dès que je grimpe dans un train, un avion. Ca se nourrit de nouveauté, d’inattendu. N’empêche, je culpabilise.

Direction Beyrouth.

Une très vieille envie, mettre les pieds au Liban. Un ami d’Angers s’est installé à Beyrouth, j’ai une semaine de libre, c’est parti.

Un proverbe indien dit : « Il faut vivre dix vies dans un endroit pour commencer, un peu, à comprendre cet endroit ». Une semaine, ça fait juste. Une semaine, c’est pas un voyage, c’est une promenade.

C’est une hérésie d’écrire un carnet de voyage quand on ne reste qu’une semaine. Je vais le faire quand même, je ne peux pas m’en empêcher.

Beyrouth. Première impression, celle qui saute aux yeux, à la descente d’avion : une forêt d’immeubles, dense.

Qu’est ce qui pousse dans une telle forêt d’immeubles ? Des 4×4 énormes et des R 12 rafistolées, des building tous neufs, et d’autres datant d’avant la guerre avec les traces d’éclats d’obus sur leur façade, des magasins partout, plein de symboles religieux chrétiens et musulmans, plein d’affiches politiques, des barrages militaires un peu partout, presque pas d’espaces publics ni d’espaces verts. Dans une forêt de béton, il pousse tous les contrastes possibles et imaginables.

Je me demande… combien de temps ça met pour arriver à taille adulte, un immeuble de 50 étages, dans ce genre de forêt ?

Ferme les yeux, à Beyrouth : brouhaha de sirènes, de moteurs de voitures pétaradants, bruit de fond constant de chantiers de construction. Certains disent que c’est le plus grand chantier du monde.

« Beyrouth, mille fois morte, mille fois revécue », a dit la poétesse Nadia Tueini.

Quand on vient d’une petite ville de province française où, si on tend l’oreille, on peut presque entendre pousser l’herbe, il y a un vrai temps d’adaptation sonore en arrivant à Beyrouth.

Sur le mur de l’institut français, juste en face du canon du char de l’armée, un tag : une phrase de Shakespeare, en français : « nous sommes de l’étoffe dont sont faits nos rêves et nos courtes vies sont entourées de sommeil ».

Dodo 1

Où que j’aille, ce que je préfère c’est trouver de petites habitudes. De touts petits gestes répétitifs , rassurants : acheter un litre d’eau à l’épicerie Haddad en bas de la maison, en bouteilles, grandes, avec des olives vertes, puis une pizza Man’ouché au zaatar, pour le petit dèj (extraordinaire), comme je faisais en Palestine, au petit man’ouchiste (je sais pas comment on dit) à l’angle.

Marhaba, un sourire, merci au revoir.

10h02 : je descend la rue, tourne à gauche à l’angle devant la statue de la vierge Marie, appelle un taxi.

10h10 [à la télé] : Hasan Nasrallah, chef du puissant parti Hezbollah, déclare dans son discours pour la fête chiite d’Achoura, que le Hezbollah résiste et résistera encore et toujours à l’ennemi mortel, Israel.

13h : je termine un bon livre au café-librairie-cinéma, en haut d’un building, je vais bientôt aller chercher un chiche taouk à manger.

13h12 [à la télé] : Israel réplique « Quand on veut, on renvoie le Liban à l’âge de pierre. »

14h02 : La vie est chère, mon chiche taouk vient de me coûter 8000 livres libanaises, 4 euros. Je marche tranquillement dans les petites rues.

15h 24 [à la télé] : le chef du front Al Nosra, branche d’Al Qaïda en Syrie , déclare que « la vraie bataille au Liban n a pas encore commencé ».

16h32 : la chicha du café à l’angle est délicieuse, et le patron parle français (comme pas mal de monde ici). Le soir tombe sur la ville. A 17h le soleil est au dodo ici.

17h05 [à la télé] : le parlement libanais vient de s’auto-réélire à l’unanimité. Pas de président au Liban depuis deux ans.

Si tu es tout neuf arrivé à Beyrouth ces jours-ci et que tu te connectes sur les chaînes d’infos libanaises, tu peux avoir une impression permanente de menace de fin du monde. Si tu vis ici depuis longtemps, il paraît que tu es complètement habitué.

Si tu déconnectes, la vie semble suivre son cours tranquillement partout… le petit quotidien.
Je me demande combien de jours on peut tenir sans parler politique, par ici.

Il y avait un souk au centre ville de Beyrouth, il a fermé, Prada est arrivé. Et puis Chanel, puis Lacoste. J’ai l’impression de voir des sosies de l’avenue des Champs Elysées pousser un peu partout dans le monde.

Route entre la maison et la mer. Sur le boulevard, en face du concessionnaire auto, je m’assieds au parc. T’emballe pas, c’est juste deux arbres, deux bancs, pas de pigeons (ça j’apprécie). Le boulevard devant, j’ai vu les photos de pendant la guerre : c’était la « ligne verte », la ligne de démarcation West Beyrouth – East Beyrouth qui séparait la ville entre chrétiens et musulmans. Cette ligne de démarcation, un boulevard déserté, les snipers y étaient nombreux, personne ne s’y aventurait, la nature a repris ses droits. Une forêt de mauvaises herbes y a poussé. On a du mal à s’imaginer ça quand on voit le boulevard aujourd’hui.

Terrasse de café. Quelques chiffres dans l’« Orient Le Jour », le journal :
Il y a 4 millions de libanais au Liban, entre 4 et 15 millions dans la diaspora, partout dans le monde.
Presque 2 millions de réfugiés syriens sont arrivés au Liban suite à la guerre.
Quand un pays de 4 millions d’habitants accueille 2 millions de réfugiés… j’ai cru comprendre que la situation devient très très compliquée.
Le Liban est le pays qui a accueilli le plus grand nombre de réfugiés syriens.
La France a accueilli 500 familles.

Au bout de la ville, la Méditerranée, d’un bleu profond, mais coincée dans le béton. Je m’assieds au bar de la corniche de Beyrouth, juste au bord de l’eau.photo 6
Derrière moi, la ville klaxonne, pétarade, hélicoptèrise et marteau-pique.
Mais devant moi, un bateau blanc passe sur la mer bleue, dans la fumée de ma chicha.
Je me sens tranquille comme Gandalf, dans le film, quand il fume l’herbe à pipe dans la Comté avec Bilbo.

Dodo 2

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